[Billet d'humeur] De la peur du numérique… et autres considérations

J’ai mis longtemps avant de réussir à écrire ce billet. J’y ai pensé tout le week-end tant j’ai eu envie de déposer les armes vendredi soir… et l’envie est encore là – très forte – parce que, à quoi bon ? Et surtout, par où commencer tant il y a de choses à dire…

Le 18 septembre avait donc lieu le colloque “Lire, écrire, Enter ? – Quels outils numériques au service des apprentissages en alphabétisation ?” organisé par la députée Olga Zrihen et la Maison du Livre dans le cadre du programme Erasmus+ Des écrits aux écrans.

Et, c’est un gif animé posté ce matin qui m’a fait prendre l’ampleur de ce à quoi j’avais assisté la semaine dernière !

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Pour reprendre les paroles d’une jeune étudiante blonde (las, j’en suis désolée parce que ça ne fait pas avancer la cause dans un secteur qui est somme toute très très sexiste), “nous les étudiants, on a peur, on a peur du numérique… parce que finalement qui sait ce qu’est internet ?” …  J’aurais d’autres citations aussi savoureuses à partager avec vous si elles n’étaient en définitive très alarmantes parce que venant essentiellement de professionnels et non d’étudiants…

De peur, il en a été beaucoup question. Je n’avais pas réalisé à quel point cette peur était en fait le fil rouge de toute cette journée. On fait souvent référence aux “nouvelles technologies” mais celles-ci font décidément très peur puisque même la proposition de la députée d’utiliser ce terme dans le titre du colloque a été repoussée…  Il ne fallait surtout pas effrayer l’audience ciblée. Il eût peut-être mieux valu s’entourer de psychologues cliniciens que de scientifiques, d’enseignants, de formateurs et d’associations…

Les grands absents : les éditeurs (scolaires) même s’ils étaient très avantageusement représentés par le Service de la Promotion du Livre de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Je ne saurais dire si les éditeurs avaient été conviés. On m’a ma foi opposé le fait qu’il s’agissait d’une journée sur les Alpha – comprendre les analphabètes et illettrés* – et en aucun cas d’une journée sur le numérique et les apprentissages en général ou quoique j’ai pu en tirer comme autre conclusion.

[ndlr] qu’on nomme très poétiquement “les apprenants”… un terme qui devrait se prêter à tous les êtres humains si l’on considère qu’on n’a jamais fini d’apprendre. 

Bref, je m’étais inscrite au colloque par curiosité vis-à-vis de ce fameux projet Erasmus+ dont s’était fait l’écho Livre Hebdo et pour pouvoir y écouter Jean-Luc Velay, Régine Kolinsky et surtout Marcel Lebrun qui, malheureusement, n’avait pu se déplacer pour des raisons de santé. (ndlr, je vous conseille à cet effet de visionner certaines de ses interventions sur Youtube et de visiter son blog).

Ma foi, à regarder le programme de l’après-midi de plus près, y étaient essentiellement présents des sociologues, praticiens, enseignants, pédagogues… tous pas forcément sensibilisés à la cause Alpha, à moins que la population des Ecoles Européennes par exemple ait fortement évolué ?

Je passerai rapidement sur les deux premiers intervenants : le premier, Frédéric Maes, se désolait de ce qu’il n’y a aucun outil révolutionnaire de formation à la lecture, à l’alphabétisation alors qu’il y a tant de possibilités multimédia ; le second, Fabien Masson, nous a longuement parlé de l’intérêt du blog dans un processus d’acquisition du texte, de la parole et de la production des apprenants. A été également évoqué l’importance d’éduquer les apprenants sur les différences de logique plus que sur les procédures entre logiciels privés et logiciels libres… sujets prioritaires, c’est sûr.

L’intervention de Jean-Luc Velay était fort instructive. Le discours semble clair,  la communication est parfaite… Il nous a rappelé que le passage de la plume au stylo à bille avait été une mini révolution. Je ne pourrais que déplorer une vision statique du numérique que ce soit dans l’apprentissage de l’écriture ou dans celui de la lecture. Que penser d’une comparaison effectuée entre un mouvement de la main qui écrit et une image statique à l’écran ? On pourrait très bien envisager l’animation d’une lettre qui se forme à l’écran… Idem pour la lecture numérique, pourquoi opposer aux pages imprimées l’immatérialité / l’intangibilité des liseuses Kindle première génération alors que la technologie a évolué, que les écrans tactiles offrent d’autres possibilités de lecture, que les éditeurs utilisent désormais des fonctionnalités permettant de quantifier l’avancement dans la lecture (ex. dans notre dernier livre applicatif “Qui fait bzz ?” par la complétion de petits blocs semi-opaques en bas de page, au-dessus du chemin de fer)… ? Le livre numérique ne se limite pas au livre homothétique !!

Beaucoup se sont félicités de l’intervention de Régine Kolinsky, Directrice de l’Unité de Recherches en neurosciences cognitives et professeurs à l’ULB, qui nous a appris que le cerveau restait plastique tout au long de la vie… même si, force est de constater que la plasticité est plus ou moins rigide d’un cerveau à l’autre ! Elle évoquera à un moment le fait que “lire c’est entendre avec les yeux”. Pour ma part, j’aimerais ajouter que lire c’est également toucher du bout des doigts.”

Ces interventions supposées mettre tout le monde à niveau sur le numérique ont laissé place à une table ronde menée par Pascal Balancier, expert e-learning de l’Agence du Numérique (ex-AWT). C’est là que les choses se sont corcées… parce qu’enfin, il a fallu attendre 3h de l’après-midi avant que le mot “contenu” ne soit prononcé.

Le mot “CONTENU” est-il devenu un gros mot ? 

De prime abord, le contenu n’aurait-il pas d’incidence sur les “inégalités sociales liées au numérique”* ?  Parmi les causes évoquées par Périne Brotcorne de la Fondation Travail-Université Bruxelles / Namur : l’équipement pas toujours adéquat, l’accès aux support et à internet délicat ; la nature et la portée des usages qui font que la diversité culturelle offerte par le numérique devient également source de discrimination.
A aucun moment, il n’a été question dans ces usages, de contenu. A quel contenu fait-on appel ? Est-ce que les parents achètent des jeux pour adultes, des livres numériques ou des jeux ludo-éducatifs ?

[ndlr] il n’est plus de bon ton de parler de fracture numérique ou encore d’inégalités numériques. 

Le contenu serait dont devenu obsolète et inutile pour l’enseignant qui veut désormais ne plus avoir à s’approprier* le contenu d’un tiers…

Les étudiants et les enseignants seront contents d’apprendre ce qu’on attend désormais d’eux ! Mais il faudrait tout de même se mettre d’accord sur ce que “s’approprier” et “créer du contenu” signifie…

  • expériences de photocopillage à l’appui – qui s’applique également aux ressources numériques lorsqu’une seule licence est utilisée pour tout une flotte ou que des téléchargements massifs (via le VPP par ex.) s’effectuent alors qu’un éditeur met une application gratuite pour permettre aux utilisateurs de la tester.
  • expérience d’une institutrice qui “crée ses propres livres numériques” en scannant les livres jeunesse en sa possession et en y apposant sa voix “parce qu’il est primordial que tous mes élèves puissent m’entendre lire le livre dans l’apprentissage de la lecture”. 

La représentante du Service de Promotion des Livres a évoqué le fait qu’on allait au-devant de grandes désillusions si les GAFA / Google se mettaient à réécrire l’histoire de l’Europe, de la Belgique… m’enfin, tout le monde sait déjà que c’est Walt qui a écrit tous les contes que nous affectionnons tous et que la légende urbaine veut attribuer aux frères Grimm, à Andersen, à Perrault et tant d’autres usurpateurs…

Réponse faite à celui qui se plaint parce que son élève n’a trouvé que des inexactitudes en ligne : il devrait déjà être très content qu’il ait fait l’effort, qu’il ait eût la curiosité d’aller faire une recherche en ligne !! Oui, oui… je n’invente rien !

Qui se préoccupe de la dévalorisation totale d’un contenu de qualité ? Oui, parce que l’important c’est l’équipement et l’infrastructure ! Ai-je jamais dit le contraire ? J’ai la désagréable impression que le contenu passe à la trappe, à la râpe, voilà tout. Et je peux le dire avec d’autant plus de liberté que je ne publie pas de manuel scolaire.

Il serait bon de se rappeler que le livre imprimé de Gutenberg a tout de même vécu quelques altérations dans sa conception et son format depuis son apparition. Jean-Luc Velay lui-même mentionnait pendant la pause que l’introduction du livre de poche avait eu l’effet d’une mini bombe et qu’on craignait les effets de pouvoir lire un livre n’importe où, n’importe quand…

Alors pourquoi tant d’intransigeance et peut-être d’impatience vis-à-vis du numérique ? Les éditeurs – pure-players pour la plupart – ont largement innové ces dernières années. Ils expérimentent encore et intègrent plutôt rapidement les modifications qu’on leur suggère. D’un côté, des exigences toujours plus invraisemblables ; de l’autre, le rejet du contenu de qualité et le désir du tout gratuit parce que finalement “on ne rejetterait pas un peu de publicité” en classe si cela permet de ne pas payer un service, un contenu. Vous avez bien lu. On marche sur la tête.

La formation ? Inutile également parce que finalement, même entre gens éduqués, qui sait expliquer ce qu’est internet ? Personne ! Pas même les pseudo-formateurs ! … alors, pourquoi aller s’embêter à se former, à former des enseignants ?

Qui se préoccupe de la paupérisation croissante des auteurs ? Certainement pas les méchants éditeurs, industriels qui ne pensent qu’au profit. Si je prends appui sur son absence totale du débat de vendredi, probablement pas ses collègues enseignants en ce qui concerne la publication de manuels scolaires et autres livres documentaires.

Habituons-nous dès présent à nous satisfaire d’un contenu médiocre dans lequel le toutou prend autant d’importance que les Dieux de l’Olympe dans une histoire d’Ulysse revisitée, ludifiée pour plaire au plus grand nombre…

… Ou d’un contenu vendu “au grain”. J’aime bien cette expression de nos cousins québécois qui viennent rencontrer les Agences locales parce que leur marché domestique est limité et atone. C’est joli et très évocateur cette vente “au grain” pour décrire la granularité tant demandée par les enseignants qui reprochent aux éditeurs de s’engraisser comme des p…. avec la vente de manuels scolaires à 50€ l’unité (compter 10 exemplaires pour une classe…) alors que franchement… hein, le contenu… pas terrible, pas exhaustif, bourré d’erreurs… Ces mêmes (?) enseignants qui nous disent combien il est important que leurs élèves passent du temps dans l’index… l’étude de la table des matières serait ainsi peut-être plus importante et formatrice que la matière elle-même… (permettez-moi ici une légère mauvaise foi de bonne guerre)

Pour conclure, j’évoquerais deux interventions :

“Le numérique, c’est des outils pas des connaissances, pas des compétences” – phrase répétée plusieurs fois afin de bien marteler l’idée qu’il n’est nullement question de contenu là… venant d’une auteure, c’est riche !

“Le futur passe par le numérique”. Si je traduis correctement : le numérique, c’est le futur – pas le présent. Là encore, on dépasse avantageusement le discours des vieux technophobes dont l’argument ultime est de rappeler que les cadres dirigeants de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des établissements privés ne faisant pas usage de la technologie à l’instar de the Waldorf School. CQFD.

Je me contenterai de citer Bruno Devauchelle : “Le numérique ne règle pas les problèmes pédagogiques.” Il les amplifie tout comme les egos surdimensionnés.. . Quand on parle de caisse de résonance…

A vous qui avez réussi à lire ce vomi jusqu’au bout, félicitations !

Je n’ai pas moi-même encore tout compris… j’ai ingurgité, recraché… il faut que je digère maintenant. J’ai un gros poids sur l’estomac.

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“L’homme doit avoir un brin de folie ou alors…
– Ou alors ?
– Ou alors il n’ose jamais couper la corde et être libre”
(…)
– Apprends-moi à danser, tu veux ? 
– Danser ? Tu as dit danser ? Viens mon p’tit gars ! … Ensemble !”
(ZOᖇᗷᗩ ᒪE GᖇEᑕ)

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