Le numérique, le droit d’auteur et les abus : tu pousses le bouchon un peu trop loin, Maurice !

Le sujet des licences applicatives et des tablettes en bibliothèque (mais également en milieu scolaire) est devenu un marronnier… mais je m’étonne à quel point c’est avant tout un dialogue de sourds ! Et pourtant, pour la première fois, nous avons eu de nombreuses questions pertinentes sur la gestion des droits d’auteur lors du salon du livre de jeunesse de Montreuil 2015.

Mais, c’est à nouveau un fil de discussion dans un groupe pro sur Facebook qui me fait réagir – cette fois-ci publiquement – tant il y a de l’abus dans certains commentaires litigieux, notamment de formateurs qui tendent à cautionner et nourrir des pratiques douteuses.

Je suis fière du chemin parcouru, de l’évolution de notre catalogue. Nos collaborations (avec Dominique Maes, Sabine De Greef, François David, Elis Wilk…) sont avant tout des rencontres humaines.  Je porte nos projets avec beaucoup de bonheur et de conviction – mais au prix de gros sacrifices. L’important pour nous est de pouvoir créer un contenu original, qui apporte une certaine valeur-ajoutée à ce qu’aurait été / sera éventuellement une version papier… on ne floue pas les lecteurs et nous sommes plus que satisfaits des collaborations engagées avec certaines bibliothèques et médiathèques.

Alors, de quelles pratiques parle-t’on ?!!
Technologiquement, il est en effet possible de déployer une application sur 5 à 10 appareils voire sur une flotte complète via une station de recharge. Tout le monde ne semble pas être au courant, même chez les fabricants de tablettes… voilà, c’est dit.

Entre nous, ne les déployer que sur “deux ou trois” tablettes revient au même.

La seule tolérance imaginable est un accord explicite de l’éditeur permettant à la bibliothèque de déployer ses applications et livres numériques sur plus d’un appareil de manière temporaire (le temps d’un atelier numérique, d’une exposition) ou définitive.

Il y a confusion entre ce que permettent – ou PAS – la technologie et le droit d’auteur.

Pour qui est bio, c’est une licence par appareil.

Plus, c’est un abus du droit d’auteur. Pourtant les CGUs des stores sont explicites : 

Le déploiement d’une seule et même licence est possible dans le cadre d’une utilisation privée, c’est-à-dire FAMILIALE.

Peut-être faudrait-il créer un label Max Havelar pour les contenus numériques ?
J’essaie de gérer ma maison d’édition de manière éthique tant dans le contenu que dans nos pratiques commerciales – sans que cela nous donne un avantage sur des acteurs moins scrupuleux.
Dès le départ, nous avons suivi le code de bonne conduite de l’association américaine What’s Inside (ex. MomsWithApps). C’est tout simple : une icône nous permet d’être transparents sur le contenu de nos applications.

Dans nos applications : pas de pub, des liens externes sécurisés, pas d’achats intégrés, pas de statistiques d’utilisation, pas de géolocalisation.

Je n’ai pourtant pas vu cette pratique se généraliser pour autant… ni le sujet être pris en main par les organismes publics en Europe, hormis en Angleterre.

Déployer une licence sur plus d’un appareil hors du cadre familial, c’est du vol et cela dévalorise le contenu numérique. Je n’ai vu aucune bibliothèque photocopier des livres qu’elle n’avait pas les moyens d’acheter. Alors pourquoi avoir de telles pratiques avec le numérique ?

Peut-être pense-t-on que ‘ces-méchants-éditeurs-qui-vivent-sur-le-dos-des-gentils-auteurs’ peuvent supporter ces vols. C’est oublier que les droits d’auteur servent avant tout à rémunérer les artistes et engager de nouveaux projets. A ceux qui se plaignent de voir de plus en plus d’applications disparaître du store, demandez-vous si les éditeurs numériques ont les reins aussi solides que cela.

Les dernières créations innovantes ont été développées sur des crédits publics par des bibliothèques départementales et des musées – et non par des studios indépendants. Ces créations de haute qualité – et subventionnées – sont alors mises en ligne gratuitement sur les stores. Cela contribue à dévaloriser la matière numérique aux yeux du grand public, et finalement aux yeux des professionnels.

Après tout, le prix moyen d’une application jeunesse est vraiment très très bas… comparé aux autres média.

Je me refuse depuis le départ à comparer le prix de nos livres avec ceux des livres imprimés… Mais quand même, faut pas pousser !! On nous parle souvent du prix du livre numérique qui empêcherait l’émergence de ce médium. C’est une vaste blague en ce qui concerne les applications et ePub3.

Le prix d’une application pour les enfants est bien souvent inférieur à 5€. Cinq euros. CINQ EUROS.

Enfin, il n’y a aucune sur-taxe dans le cadre d’une utilisation en collectivité comme c’est le cas pour les livres, voire pour les jeux vidéos (dont les achats ne sont pas forcément freinés par leurs prix unitaires). J’ai en tête un exemple frais de ce matin lorsque j’ai acheté un hors-série numérique des cahiers pédagogiques : leur barème de prix différencie en effet le prix de vente aux particuliers des droits de diffusion pour les établissements scolaires ou associations, les médiathèques et établissements accueillant du public.
Nous n’avons pas cette possibilité pour les applications numériques puisque l’usage des tablettes a été pensé pour un usage privé. La “tolérance” même si je préférerais un autre mot) est là et non pas dans la sur-utilisation des licences à usage unique.

Alors, comment estimer son budget d’acquisition ? 
La taille et les ressources des bibliothèques varient, leurs missions et objectifs également. Je vais donc me permettre, ici, de vous donner quelques pistes de réflexion :

Le budget du contenu devrait se poser en amont, lors de l’achat des appareils. La valeur ajoutée des bibliothécaires est dans leur capacité à identifier et sélectionner ce contenu. C’est ce contenu même qui devrait décider du matériel, et non l’inverse.

– Y-a-t’il besoin d’avoir toutes les applications sur toutes les tablettes ? Il ne me semble pas que vous ayez un exemplaire de “Guerre et Paix” sur chacune de vos étagères… ou des copies de CD pour chacun de vos bacs.
– QUEL CONTENU souhaitez-vous proposer ? Jeunesse / adulte ? Livres-applications, applications de création, jeux… ?
– Comment allez-vous rendre ce catalogue visible ?
– Quelles activités souhaitez-vous développer autour de ces contenus ?

Nous fournissons, lors de nos formations, une liste XLS des applications et livres numériques testés avec les prix observés à une date antérieure. Forts de cette liste, les participants peuvent créer leur propre liste d’acquisition et évaluer leur budget en appliquant éventuellement une majoration de 1.5 pour se laisser de la marge pour de nouvelles découvertes, de futures publications.

Comment tester les applications ? 
La question à se poser avant toute chose est plutôt de savoir dans quelle mesure le processus d’achat d’une application serait-il forcément différent de celui d’un livre ? On ne s’improvise pas applithécaire du jour au lendemain. Cela demande une formation, une veille, une vision, des objectifs avant de pouvoir mettre en place un programme numérique… et, oui, c’est chronophage.

– Il est possible de télécharger certaines applications gratuites temporairement. Mais pour autant, est-ce que cette gratuité temporaire devrait entrainer des achats en volume ? Je vous laisse seul.e avec votre conscience.
– Il est possible de demander un code promo aux gentils éditeurs. Là encore, le code promo déployé sur plusieurs tablettes, c’est plutôt limite.
– Il est possible d’aller à la rencontre des artistes et des éditeurs présents sur les salons du livre. Voire de les inviter :)
– Il y a un nombre incalculable de sites spécialisés permettant de faire de la veille et de (pré-)sélectionner son contenu : Bibapps.com, la souris grise, déclickids, la Mare aux Mots, super-Julie, App-enfant, tablettes tactiles, l’émission de Véronique Soulé, le blog de la sauterelle tactile, etc…
– Certaines bibliothèques font des recensements et organisent des rencontres : c’est le cas des Matinées Numériques du Centre de Littérature de Jeunesse de Bruxelles (CLJBxl), de la BNF…
– et puis, vraiment, si vous souhaitez faire dans le conventionnel et que vous manquez de temps, vous pouvez toujours vous contenter des titres récompensés à Montreuil, Bologne…

C’est bientôt fini !

Notez bien que je n’ai pas parlé de cannibalisation des ventes. Ce n’est pas du tout mon propos. Je n’ai jamais remis en question la présence des applications dans les bibliothèques, ni leurs bienfaits.

Ce n’est pas attaquer les bibliothèques seules que de leur témoigner suffisamment d’importance pour attendre d’elles un comportement exemplaire. Comme aime à le rappeler un de mes bons amis américains : “Feedback is a gift. Take it or leave it”.

Sur ce,  il faut se détendre : bon week-end de Pâques !
Computer Man

 

 

 

 

 

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