Vive le revenu universel dans le secteur de la culture !

L’article “CE QUI EST GRATUIT NE VAUT-IL VRAIMENT RIEN ?” paru dans le BBF d’avril 2016 mériterait discussion tant son propos est dense et concerne un ensemble de questions bien plus large que supposé lors d’une première lecture superficielle. De prime abord, l’auteur y pose la question de la valeur des services gratuits en bibliothèque. Ce faisant, il nous présente le concept de la longue traîne sans prendre – à mon humble avis – suffisamment en compte le contexte spéficique dans lequel les différents acteurs de la chaîne du livre (numérique) évoluent.  

Le livre numérique se longue-traîne !

(1)  une promesse future d’explosion de contenus hyper-spécifiques…

Pour ceux que cela ne tenterait pas de lire Benoît Mandelbrot ou Chris Anderson dans le texte, je vous renvoie à l’article Wikipédia traitant de la longue traîne : 

…. les produits qui sont l’objet d’une faible demande, ou qui n’ont qu’un faible volume de vente, peuvent collectivement représenter une part de marché égale ou supérieure à celle des best-sellers, si les canaux de distribution peuvent proposer assez de choix, et créer la liaison permettant de les découvrir. Des exemples de tels canaux de distribution sont représentés par Amazon, Netflix ou Wikipédia. Comme ces exemples l’illustrent, la longue queue est un marché potentiel, rendu accessible par les possibilités d’Internet. (Wikipédia)

Le concept de longue traîne appliqué à l’édition numérique peut se comprendre ainsi :
- il existerait un ensemble de contenus hyper-spécifiques pour un ensemble de public hyper-restreint.
- Jusqu’alors ces contenus n’étaient pas édités ni vendus car trop coûteux à produire, stocker et distribuer pour ce public restreint.
- La révolution numérique – en abaissant ces coûts – permettrait de mettre sur le marché tous ces contenus et l’ensemble représenterait une part significative.

(2) … qui ne bénéficie pas aux producteurs de ces contenus

Nous sommes d’abord dans un marché de niches : cette part de marché additionnelle n’est pas captée par l’éditeur. Par contre, comme précisé dans la définition Wikipédia citée plus haut, la multiplication de ces niches bénéficie à ceux qui les agrègent et en tirent des rentes de distribution, càd les GAFA.

(3) Le concept de la longue traîne n’est pas à confondre avec le modèle économique des services low-cost.

Si en plus on abaisse les prix de vente, le déséquilibre auteur/éditeur vs. distributeur est accentué. Il ne s’agit donc pas tant de financer son offre via de la publicité ou encore de proposer des prestations annexes à prix souvent excessif (dans le cas des modèles low-cost) que de consolider un ensemble de ventes uniques (rares) rendues possibles grâce à des coûts de production et de stockage marginaux.

Prestations annexes mises à part, il est tout de même inquiétant de voir :
– certains de nos titres n’arriver en bibliothèque que lorsqu’ils passent en gratuit ;
- certains réseaux de bibliothèques (mais c’est également vrai dans l’enseignement) installer une seule licence sur l’ensemble de leur flotte – que cela soit de manière temporaire (le temps d’une animation numérique hors présence de l’auteur.e ou sans autorisation de l’éditeur) ou permanente ;
- un budget d’acquisition moyen annuel des ressources numériques de 15€ par tablette – à peine le prix d’un bel album jeunesse. C’est toujours ça diront les plus optimistes.

Je vous renvoie au compte rendu de la table ronde TEB2016 – Tablettes en bibliothèques - organisée par la Souris Grise au Labo de l’Édition le 13 juin 2016.

Livre numérique : nous sommes encore dans une industrie de contenus et non de services – nonobstant le dédain notable de certains pour le contenu numérique et ses auteur.e.s

Certes, la définition même du livre numérique fait encore débat. Fichier, logiciel, service informatique… toujours est-il que la seule définition fiscale prévaut pour le moment et cantonne le livre numérique aux ebooks homothétiques.
Appliquer la théorie de la longue traîne stricto sensu au livre (numérique) est hasardeux si l’on considère l’ensemble de la chaîne du livre comme un écosystème fairplay. Enfin, penser que le gratuit permet des volumes de ventes et donc l’enrichissement du producteur d’une manière ou d’une autre reste encore un mystère en ce qui me concerne. C’est d’autant plus vrai en jeunesse dont les titres sont bien souvent dépourvus de toute publicité pourvu qu’on ait un minimum d’éthique et de bon sens.
Aujourd’hui, les clients – individuels et professionnels – pensent plutôt équipement et accès que contenu. IL suffit pour cela de suivre le manque de débat sur le contenu lui-même lors des trois dernières éditions Educrak. La quête du contenu n’a pas encore eu lieu. 

(1) Les services ou prestations annexes ne sont souvent pas rémunérées sous prétexte qu’elles font également partie du plan marketing des éditeurs (numériques)

Entre la théorie économique de la longue traîne (à laquelle j’ai adhéré lorsque j’ai lu Anderson en 2010) et la pratique… il y a un fossé d’autant plus grand lorsque le gratuit est également souvent de mise pour les prestations annexes.

Non, “le gratuit” est – dans le cas de la littérature numérique jeunesse – une “modalité de fourniture et de services” subie par de jeunes maisons d’édition absolument pas bénéficiaires. Certaines ont d’ailleurs déjà disparu ou sont en mode “passif-inactif” sans qu’on en fasse grand cas malheureusement.

Certaines bibliothèques se pensent avant tout comme des relais marketing à une offre numérique jeunesse en manque de visibilité (cf. TEB2016) alors que leurs missions de service public me semblent bien plus larges et légitimes…

(2) Les budgets peinent à exister ou disparaissent lorsqu’on évoque une rémunération éventuelle prochaine pour “services” rendus / prestation externe (formation, ateliers numériques…)

C’est nettement moins drôle de voir les budgets “fondre” ou “disparaître” lorsqu’on explique sotto-voce qu’on aimerait bien espérer pouvoir vivre un jour de prestations pour le moins chronophages et qu’on ne les exerce pas que pour avoir une visibilité souvent bien risible.

Certains opérateurs culturels sont honnêtes et corrects. Sans leur soutien ces derniers mois, je ne serai plus là pour en témoigner. A contrario, d’autres ont la mémoire bien courte et un système de valeurs à géométrie variable. J’ai quelques exemples, anecdotes et blessures de guerre à faire frémir quiconque prendrait encore le secteur du livre jeunesse pour un monde de Bisounours. 

Comment alors concevoir qu’on puisse faire évoluer les petits consommateurs en citoyens numériques – conscients de leurs droits et de leurs devoirs ?

(3) Enfin, en ce qui concerne le services des abonnements numériques, ces derniers ne sont pas valorisés à leur juste prix.

Sur le terrain, il y a souvent confusion entre le coût marginal de l’abonnement numérique, le coût de fabrication d’un ePub et les coûts de conception d’un livre-application ou d’un ePub3. Cela n’a rien à voir !

Quant au coût marginal de l’abonnement numérique évoqué dans l’article, ce sont les auteur.e.s qui en paient la facture en premier lieu. On peut également noter la disparition de nombreux services d’abonnement illimité pour adultes aux Etats-Unis – parmi lesquels Netflix for books ou Oyster.
L’offre d’abonnement pour le jeune public est en phase de construction… mais tout est à craindre lorsqu’on entend ici et là que, de l’expérimentation à l’obsolescence, il n’y aurait que quelques microsecondes. La culture numérique jeunesse serait devenue un consommable à usage unique.
 

Vers un revenu universel dans le secteur de la culture ?

Si on n’est pas prêt à payer ni le contenu, ni les prestations, alors on contribue à penser que la culture n’est qu’un moyen d’attirer des volumes de temps de cerveau disponible rémunéré par la publicité de Google. Tous les contenus se valent ; enfin, valent zéro. Mettons donc en place un revenu universel dans le secteur de la culture.
Sans cela, point de projet viable, point de création originale future à part quelques soubresauts d’étudiants crowdfundés.
À constamment dévaloriser le contenu numérique, c’est tout l’écosystème qu’on annihile. Allons donc jusqu’au bout et créons un revenu universel dans le secteur de la culture !
En attendant, on aimerait bien que soient relayés un peu plus souvent les billets de la Souris qui Raconte, de Numérique Jeunesse et plus récemment de la Souris Grise sur le sujet… svp…
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Que l’emploi cesse d’être un marché,
et chacun pourra travailler.

Chant du Travail, Charles Ducal, 2014

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