[à débattre] Les écrans tactiles et les moins de deux ans

Vaste question et source de conflits majeure s’il en est !

On a tous entendu parler de la règle des 3-6-9-12 de Serge Tisseron qui reprend en cela les conseils de l’Association des Pédiatres Américains (AAP) mais on peut également se rappeler de ce qui a été dit lors des diverses présentations du groupe de travail multidisciplinaire sur les écrans et les enfants devant les Sages de l’Académie des Sciences…

Cette semaine est parue sur le site de l’organisation ZeroToThree.org une infographie intéressante  dont l’objectif est de démystifier certaines croyances à propos des enfants et les écrans. Vous verrez que l’avis y est plus nuancé que celui de l’AAP. D’après le TEC Center (Erikson Institute) interrogé à propos de la fiabilité de cette institution, elle se base essentiellement sur la prise de position commune du NAEYC (National Association for the Education of Young Children) et du Centre Fred Rogers.

5 myths about young children and screen media - ZERO TO THREEEn voilà une traduction rapide… j’espère qu’il n’y a pas trop de coquilles ou de franglais.
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MYTHE 1 :  tout temps d’écran a un effet nocif sur la capacité d’apprentissage des tout-petits 
FAUX – Le plus important est :
(1) que le contenu soit approprié à l’âge de l’enfant ;
(2) que le temps d’écran soit limité ;
(3) que les parents soient présents et fassent le lien entre ce qui est à l’écran et la réalité.
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MYTHE 2 : la télé allumée en continu ne produit aucun effet nocif sur les enfants
FAUX – la télé allumée constamment en arrière-plan a des effets négatifs sur le développement du langage, le développement cognitif et les fonctions exécutives (celles-mêmes qui permettent d’évaluer des idées, de planifier, de résoudre des situations plus ou moins complexes et de s’engager dans les dynamiques sociales).
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MYTHE 3 : la télé peut aider l’enfant à s’endormir
FAUX – certainement pas dans les deux heures précédent l’heure du coucher.
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MYTHE 4 : les portables des parents n’affectent pas la santé des enfants
FAUX – une étude a observé le comportement des enfants lors de repas pris au restaurant. 7 parents sur 10 ont utilisé leur portable pendant le repas avec pour conséquence des enfants très turbulents.
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MYTHE 5 : plus l’expérience est interactive, meilleur c’est pour l’enfant 
FAUX – Des animations trop nombreuses et gadget empêchent les enfants de se concentrer sur l’histoire. Bien que les ebooks puissent être des outils utiles, il est important que les parents aident les enfants à se concentrer sur les histoires et contrôlent la technologie (c’est ce point que j’ai essayé de développer dans les conseils donnés sur ce site quant aux affordances ou à la l’usage excessif des lexiques par exemple).
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Ceci-dit quelques personnalités font entendre des voix discordantes vis-à-vis des règles érigées par l’AAP :
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Dan Donahoo (chroniqueur pour GeekDad sur Wired.com, chercheur australien plutôt pro-technologie qui avait créé “The Children’s App Manifesto” en 2012) a publié une lettre ouverte à l’attention de l’AAP leur demandant instamment de revoir leurs règles sur les écrans et de les affiner en prenant en considération le contexte actuel, les besoins et attentes des parents – souvent des mères célibataires dans les exemples qu’il cite.
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The App Manifesto
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D’après lui, la règle date des années 90 et ne prend pas en compte la multiplication des écrans et ce que vivent les parents.  Les écrans sont désormais utilisés :
  • par les parents :
    – pour quelques instants de répit (babysitter) ;
    – pour apprendre.
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  • par les enfants à besoins spécifiques :
    – pour communiquer.
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  • par les plus jeunes enfants :
    – pour développer leur capacité d’agir (on retrouve ici le concept d'”agency” en sociologie) en toute indépendance et faire leurs propres choix ;
    – ou pour développer leur créativité.
Il ajoute que cette règle interdisant les écrans aux moins de deux ans a été mal interprétée dès le départ et qu’elle a besoin d’être assouplie au risque de s’aliéner certains parents, de leur donner mauvaise conscience et surtout de les empêcher de s’engager dans une utilisation des média positive. Les parents ont encore besoin de différencier ce qu’est un contenu de qualité de ce qui ne l’est pas et de comprendre comment l’utiliser de manière positive pour le bon développement de leurs enfants.Il fait également référence à un papier publié par un des membres du comité exécutif de l’AAP – “Interactive Media Use at Younger Than the Age of 2 Years – Time to Rethink the American Academy of Pediatrics Guideline?”.
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comparaison des fonctionnalités des jouets traditionnels vs. celles des tablettes tactiles
Dimitri A. Christakis, MD, MPH écrit que l’avis de l’AAP a été communiqué en octobre 2011 alors que les iPads sont arrivés sur le marché en avril 2010. L’association n’étant pas des plus rapides dans ses processus internes de revue, il pense que l’avis a été donné sans aucune connaissance de l’existence même de ce type d’appareil. Trois ans après leur apparition, il est encore étonnant de constater le peu de connaissances scientifiques que l’on peut avoir sur les effets qu’ils pouraient avoir sur le développement cognitif des enfants à plus ou moins long terme.
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D’après lui, il est dès lors important de garder deux idées en tête :
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  1. l’utilisation de ce type d’appareil peut remplacer d’autres activités cruciales au bon développement des enfants. Les assistants maternels devraient toujours se demander ce que l’enfant pourrait faire d’autre si l’écran tactile n’était pas disponible à tout moment. Il donne comme exemple le moment du repas qui devrait être un moment propice à la discussion au sein de la famille.
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  2. il est possible que les média interactifs remplacent un jour les média traditionnels étant donné que 90% des enfants de moins de deux ans ont un accès régulier à la télé ou aux DVDs, . C’est la notion même d’écran passif qui est sous-jacent. La possibilité pour l’enfant de penser et dire “I did it” est pour lui un facteur très positif de sécrétion de dopamine dans le processus de motivation (rf.expérimentation autour des rats cherchant une récompense). Le plaisir qu’à un enfant à toucher l’écran, produire un effet et avoir une récompense est à la fois édifiant et potentiellement addictif. Une utilisation judicieuse de ces nouveaux média est dès lors acceptable pour les enfants de moins de deux ans.

Il donne finalement un temps d’écran arbitraire de 1/2h à 1h maximum par jour – temps moyen observé avec les jeux traditionnels. La prudence voudrait alors que le temps d’écran interactif ne dépasse pas ce temps.

La conclusion de toutes ces lectures : il faut rapidement mettre en place des études cliniques et comportementales – permanentes – sur l’impact de ces “nouvelles technologies”. Il est essentiel de poursuivre la recherche & développement et d’aider les parents à utiliser aux mieux ces appareils !


Aller plus loin :

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